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Houda Abaylou – cursus enseignement supérieur, Filière livre Université Hassan II / Faculté des lettres Aïn Chock

Linguiste, enseignante et coordinatrice de la filière Métiers du livre de la Faculté des lettres de Aïn Chock, Houda Abaylou nous livre le fond de sa pensée sur le secteur du livre au Maroc : pour le structurer, il faudrait définir une politique du livre et donner un statut aux métiers liés, en s’appuyant sur la formation.

Quel est votre parcours personnel ?

Houda Abaylou : Après un doctorat en linguistique, j’ai pu décrocher un poste à  la faculté des lettres de Ain Chock – Université Hassan II. Mon  arrivée a coïncidé avec l’étude d’un projet de filière professionnelle notamment celle des métiers du livre. J’ai été, alors, désignée en 2007, avec deux de mes collègues, pour suivre une formation intensive et en alternance aux métiers de la librairie, de la bibliothèque et de l’édition au Pôle Métiers du livre de Mediadix-Saint-Cloud. Université Paris X -Nanterre.

Comment avez-vous façonné la licence professionnelle Métiers du livre ?

Houda Abaylou : La formation  que nous avons suivie a porté, naturellement, sur le livre français et ses spécificités. Elle nous a donné également une vision globale de la chaîne du livre. Rentrés au Maroc, nous avons élaboré des contenus d’enseignement adaptés à la réalité du secteur marocain, puis lancé le cursus de licence professionnelle Métiers du livre, en septembre 2007, sous l’égide de M. Kacem Basfao, fondateur de cette licence. Ce cursus a donc été lancé en partenariat avec le Pôle Métiers du livre de Mediadix-Saint Cloud, et l’ambassade de France au Maroc. Le programme contenait des enseignements de spécialité, dits fondamentaux, assurés par mes deux collègues et moi-même, mais aussi des enseignements complémentaires, de culture, de langues, de littérature, de sémiologie et autres, assurés par une équipe d’enseignants chercheurs.

Comment avez-vous évalué les besoins en prenant en compte le contexte marocain ?

Houda Abaylou : L’idée de la formation est née d’un besoin ressenti et exprimé par les professionnels du livre. Les acteurs marocains du livre les plus éminents ont été impliqués dans la réflexion autour de la formation. Ils étaient, tous convaincus de la nécessité de créer une filière spécialisée permettant de professionnaliser les ressources humaines destinées au secteur, et fournissant au marché du livre des profils spécialisés et immédiatement opérationnels. Le besoin de formation était d’autant plus pressant que cette période a connu le lancement de nombreux chantiers de construction ou de réaménagement d’institutions culturelles. Je citerai par exemple, le chantier de construction de la grande bibliothèque universitaire Mohammed Sekkat de Casablanca, le réaménagement de la Bibliothèque Nationale du Royaume du Maroc, l’inauguration de  la médiathèque Hassan II, la création des médiathèques de la Fondation Mohammed VI de Rabat, puis celles de Tétouan et Fès etc… 

La lience a-t-elle permis aux étudiants de se spécialiser ?

Houda Abaylou : La formation ne permettait pas aux étudiants de se spécialiser dans un métier en particulier, c’était une formation pluri-disciplinaire qui portait principalement sur les 3 secteurs phares du livre, notamment, la bibliothèque, la librairie et l’édition. Les étudiants étaient également initiés à la diffusion/distribution; aux marketing culturels, au droit de la propriété intellectuelle en plus de plusieurs autres disciplines annexes. La formation a duré de 2007 à 2020. Nous recrutions une vingtaine d’étudiants par promotion. Les étudiants étaient admis à l’entrée du semestre 3, après validation d’une année d’enseignement dans une discipline de leur choix, le recrutement à la filière étant ouvert à tous les étudiants, tous horizons confondus. La formation se déroulait sur 4 semestres dédiés aux métiers du livre mais aussi aux enseignements complémentaires.

Où en est-on aujourd’hui ?

Houda Abaylou : En 2021, dans un contexte de réforme universitaire, la filière Métiers du livre a choisi de briller sous de nouveaux jours, elle adopte le système bachelor, devenu, désormais, la norme dans les différentes institutions d’enseignement supérieur. Nous avons pu obtenir l’accréditation du bachelor Métiers du livre. Nous avons retravaillé et modernisé le cursus pour l’adapter aux exigences de notre temps. En effet, le secteur du livre est en pleine évolution. Ses métiers aussi ! Dans ce contexte marqué par la digitalisation et la dématérialisation des supports, les métiers du livre sont appelés à repenser leurs pratiques pour faire face aux nouvelles exigences et pour répondre aux nouvelles attentes du public.

La filière Métiers du livre comme elle existait avant, avec une licence professionnelle (2 ans de formation), se trouve dans l’obligation de mettre à jour ses contenus et ce, afin de répondre au mieux aux attentes du secteur.

Le contexte actuel de réforme universitaire « Bachelor » est propice puisqu’il nous permet de reverser vers un système dans lequel la formation s’étale sur 4 ans au lieu de 2. Nous avons donc la possibilité d’assurer un encadrement plus intensif des étudiants, de multiplier les sorties vers le terrain et surtout d’intégrer les technologies de l’information au niveau de tous les modules de spécialité. L’enseignement des langues est également un atout majeur de la formation « Bachelor métiers du livre », puisque les étudiants auront la chance de suivre des modules langues pour 4 semestres de suite

Nous sommes actuellement les seuls à proposer une formation spécialisée sur le livre au Maroc.

Malheureusement, la formation n’a pas pu être lancée cette année car nous n’avons pas eu assez d’inscrits. L’accréditation du ministère nous est parvenue quelques jours avant la rentrée 2021, nous n’avons donc pas pu faire une véritable promotion de la formation. Nous serons au rendez-vous pour la rentrée 2022 !

Vers quels métiers se sont dirigés les étudiants au sortir de la licence ?    

Houda Abaylou : La majorité des lauréats issus de la Formation Métiers du livre sont embauchés par les acteurs du livre les plus éminents : Fondation Al Saoud, médiathèque Hassan II, Bibliothèque Nationale du Royaume du Maroc, bibliothèque universitaire Mohamed Sekkat, médiathèques des instituts français du Maroc, centres de documentation des écoles de missions étrangères, éditions La Croisée des Chemins, éditions Yanbow al Kitab, FNAC, Livremoi, etc.

Il y a parmi les lauréats ceux qui se sont reconvertis vers l’enseignement. Le plus touchant est que la plupart ont initié des actions d’animation autour du livre et de la lecture, ou ont proposé de créer des espaces dédiés au livre au sein de leurs établissements scolaires. Passionnés et engagés, ils ont choisi de militer pour le livre sur un autre terrain.

Quels partenariats ont été développés pour le lancement du bachelor ?

Houda Abaylou : Pour le lancement du bachelor, nous prévoyons un partenariat sous forme de coopération franco-marocaine, avec l’Institut français du Maroc – Pôle du livre, mais aussi avec la région d’Occitanie, université Paul-Valéry à Montpellier, pour la mobilité étudiante du Maroc vers la France, et inversement. Le projet de partenariat français devrait porter sur l’appui d’expertise dans les domaines pédagogiques, éventuellement l’intervention de professionnels ou de spécialistes du livre, l’accueil des étudiants dans le cadre de stages dans les différents instituts français au Maroc ou dans le cadre du SIEL.

Nous avons bien entendu nos partenaires socio-économiques, éditeurs et libraires, qui participent également à l’encadrement des stages et projets de fin d’études ainsi qu’à la formation continue, notamment à travers des rencontres hebdomadaires avec les étudiants au sein de la faculté ou hors les murs, directement en entreprises.    

Paradoxalement, le ministère de la Culture n’est pas partenaire. Nous l’avons souvent sollicité mais en vain ! Nous demandons une reconnaissance des statuts des lauréats sortants de la formation, notamment au niveau de la fonction publique, surtout pour ceux qui s’orientent vers la bibliothèque; nous demandons la création de postes au niveau du ministère de tutelle ou au niveau des institutions culturelles publiques; nous demandons des subventions pour les formations académiques orientées vers le livre.

A votre sens, quelles sont les forces et les faiblesses du secteur du livre au Maroc ?

Houda Abaylou : A vrai dire, le panorama est assez sombre. Il y a cependant des initiatives positives : La prise de conscience, ressentie et exprimée par les professionnels, de la nécessité de professionnaliser le secteur du livre afin de le doter de ressources humaines formées et adaptées aux évolutions les plus récentes du domaine et disposant de compétences professionnelles spécialisées, en constitue un exemple. C’est la formation qui va corriger les failles actuelles de la chaîne du livre. La formation de futurs professionnels permettra à chacun de connaitre son rôle, son périmètre d’action, ses droits et ses devoirs envers son métier et envers de celui des autres acteurs  de la chaîne. Elle leur permettra d’agir dans le respect total de la spécificité du rôle de l’autre, ce qui ne peut qu’être bénéfique pour l’écosystème « livre ».

Je peux citer comme autre aspect positif, les subventions octroyées aux éditeurs  par le ministère de la Culture  ou encore par l’Institut français du Maroc. L’initiative est salutaire même si ces subventions restent insuffisantes.

L’organisation de différents salons du livre à travers le Maroc : Le Salon International de l’Edition et du Livre (SIEL) de Casablanca, les salons régionaux (Tétouan, El Jadida, Meknès, Tanger, Casablanca)  Ces rendez-vous culturels énergisent positivement le secteur sur le moment, et constituent de  belles opportunités pour la rencontre du public et l’échange autour de la profession.

La modernisation du réseau des bibliothèques à travers la création de médiathèque publiques dans différentes régions du Maroc mais aussi à travers la création de points de lecture satellites dans des régions rurales ou périurbaines ; la création de bibliothèques scolaires (BCD ou CDI au sein de beaucoup d’établissements scolaires publiques et privés); lancement de  formations, portées par des associations, et dispensées par des anciens lauréats de la filière, et ce,  au profit du personnel travaillant dans des bibliothèques dépendant des communes rurales ou urbaines; programmation d’animations culturelles diverses à l’attention du grand public (biblio-plage, bibliobus, bibliotobiss); adoption des normes internationales en matières de traitement intellectuel des documents par une bonne partie de bibliothèques. La société civile s’active de plus en plus.  Beaucoup d’associations organisent des actions pour faire parvenir le livre dans les régions les plus reculées, certains éditeurs jeunesse font de même.

La création d’associations professionnelles nationales  de libraires et d’éditeurs, qui, je l’espère, constituent un premier pas vers la structuration du secteur du livre. Elles devraient œuvrer à  la revendication de textes de loi réglementant le domaine et aboutissant à  une politique nationale du livre dans laquelle chacun se verra attribuer des droits et des devoirs.

Qu’en est-il du statut des acteurs du livre ?

Houda Abaylou : A mon avis, il y a une confusion voire même une anarchie au niveau des rôles joués par chacun des acteurs intervenant dans la chaîne du livre. Les rôles ne semblent pas être bien clairs. Cela fait qu’il arrive que les uns empiètent sur les terrains des autres en s’attribuant des fonctions et des tâches qui ne relèvent pas de leurs spécialités. Cet état des choses crée forcément un déséquilibre, déclenche des tensions, et provoque une ambiance toxique pour la coopération et la complémentarité pourtant indispensables dans ce domaine. Nombreux sont les cas, autour de nous, où l’éditeur est à la fois éditeur, ayant fait la conception éditoriale de l’ouvrage, mais aussi imprimeur, diffuseur, distributeur et libraire ! Il monopolise toute la chaîne ignorant l’existence des autres acteurs. Cet état des choses est fatal pour l’écosystème du livre dont la survie et la pérennité dépendent de la bonne santé de chacun des maillons qui le composent.   

Néanmoins, à cette situation, nous pouvons donner une explication : au Maroc, l’édition est peu rémunératrice, la rareté des lecteurs et le taux très moyen des tirages de livres réalisés annuellement constituent des contraintes économiques qui obligent, en quelques sortes, certains éditeurs à remplir des tâches et à jouer des rôles qui ne leur sont pas destinés et ce, afin de faire des économies. Ils ne réalisent pas que, par là même, ils sont entrain de confisquer l’avenir de leur métier et de rompre un dispositif où chacun des acteurs est sensé avoir une place !

Dans le même ordre d’idées, nous pouvons rencontrer des distributeurs qui  agissent en tant que libraires, en important des livres ou des manuels scolaires, francophones surtout,  et en les vendant directement aux écoles, court-circuitant au passages les libraires indépendants.

A un autre niveau, la diffusion / distribution semble être le maillon faible de la chaine du livre. En dehors du périmètre Rabat-Casablanca-Marrakech-Tanger, où la circulation des livres se fait plus ou moins correctement, on peut noter une absence ou quasi- absence dans les autres régions. Cette absence n’est pas sans impacter la visibilité de la production éditoriale nationale et internationale ainsi que la coordination entre les différents intervenants dans le domaine.  

Y a-t-il des enjeux propres au livre francophone au Maroc ?

Houda Abaylou Le livre francophone, bien qu’il participe à la diversité de l’offre de lecture, constitue un concurrent redouté du livre arabophone. Au Maroc, les librairies à proprement parler, sont généralement francophones. La production arabe ou marocaine est absente de leur offre. Les livres en arabes sont, de ce fait, exposés soit dans les rayons livre des grandes surfaces commerciales, soit dans les librairies-papeteries qui ne sont que  de simples commerces à mon sens. Le livre arabophone est peu ou pas du tout représenté sur les rayonnages des librairies et c’est bien dommage. La production arabophone se retrouve engloutie dans l’offre de livres non arabophones, francophones et de plus en plus anglophones.   

La responsabilité est à mon avis, partagée entre le distributeur, l’éditeur, le libraire, mais aussi le lecteur.

Quel est le dernier livre que vous avez lu ?

Houda Abaylou : Je suis en train de lire « La fabrication du consentement », de Noam Chomsky et Edward Herman, et qui traite du rôle que jouent les médias dans la fabrication des stéréotypes  et dans la manipulation de l’opinion publique . C’est à cheval entre la sociologie et la politique . La problématique abordée est d’actualité, bien que le livre date de 2002.

Propos recueillis par la Maison du livre – Novembre 2021